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L’espace de Ndèye Takhawalou - Quarante ans, Sénégalaise, toujours dans le pétrin - La nuit de l’exhibitionnisme

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Afin de rompre avec la déprime, je mettais du blues, des disques de chanteuses américaines comme Sarah Vaughan ou Billie Holiday. Ces complaintes de femmes qui ont vécu la ségrégation raciale révélaient une détresse plus grande encore que la mienne. Ces  voix colorées par la souffrance suscitait en moi une chute de mon moral, qui était déjà très bas. J’ai arrêté de les écouter et je me suis mise au régime Oum Kaltoum, la diva égyptienne : une  de ses chansons me ramenait à mes cinq ans dans la chambre de ma grand-mère, parce qu’elle était le générique d’une émission de Radio Sénégal le vendredi en début d’après-midi. La nostalgie me prenait et je me rendais compte de l’étendue d’un monde qui m’avait échappé, sa poésie et sa sécurité.  C’était l’âge où  la mort était une légende qui ne touchait que des gens lointains, un mystère qui ne me concernait pas. Oum  Kaltoum  non plus n’était pas une bonne idée, parce que je pleurais en l’écoutant. Il me fallait une activité, m’insérer dans une communauté,  faire partie d’un groupe et partager une passion.  Et puis un jour, en regardant la chaîne Lci, j’ai vu un reportage sur des slameurs. Le slam, c’est un texte écrit  et déclamé sans musique, qui porte l’empreinte des sensations  de l’auteur et sa grande innovation,  c’est qu’il est résolument urbain. Bon bref, la journaliste expliquait qu’il y avait une séance tous les premiers lundis du mois à La Coupole, une basserie réputée. J’ai décidé que je serai slameuse, et j’ai pondu  en un temps record un texte  pour mon entrée dans ce cercle de poètes nouveaux.  J’ai fait part de mon intention à mon époux, qui  en avait déjà vu d’autres et sans m’encourager ni me décourager, m’a laissé partir à la Coupole.  L’ambiance était électrique et un gars complétement azimuté qui se faisait nommer Pilot le Hot, c’est à dire Pilot le chaud, était le maître de cérémonie.  Je me suis inscrite auprès d’une femme qui se nommait Catherine D et lorsque mon tour fut venu, j’ai dit mon texte, qui m’a valu un succès d’estime dans ce cercle où les gens ont reconnu en moi une acolyte dans le style déjanté qui est le leur.  J’ai continué  à les fréquenter et un jour, Pilot le hot m’a appelée pour une séance de slam dans un vieux théâtre à l’occasion de la Nuit Blanche, une fête organisée par la mairie de Paris.  La salle était comble et le public surchauffé, mais tout était normal jusqu’à minuit. Ensuite, les choses ont pris une tournure étonnante, pour ne pas dire invraisemblable. Après une petite pause, Pilot le Hot est apparu dans son plus simple appareil, c’est à dire tout nu et il a déclamé son poème en faisant de grands gestes. Ce n’était pas parce que  je suis noire que j’étais  très surprise, même les toubabs dans la salle n’en croyaient pas leurs yeux.  Et le défilé d’exhibitionnistes a continué. Une femme est apparue en tenue d’Eve, un homme fébrile a suivi et cela a duré plus d’une heure. Si au début c’était un peu le malaise au niveau des spectateurs,  après ce fut l’hilarité. Avec le recul, j’ai compris que la nudité est toujours une forme de violence.  C’est l’un des derniers tabous qui reste dans notre monde. Il y a dans cela une immense part de provocation et ce qu’il faut se demander, c’est pourquoi cette affirmation brutale de son identité. En plus d’un texte percutant, il leur fallait aussi être tous nus. Quelle revendication existentielle ce fait révélait-il. «That is the question…»

 Ndèye Takhawalou     

 C’est  à Paris pendant l’hiver que j’ai découvert l’ennui. Cette envie de rien, ce besoin de décrocher de la vie, de se coucher et de se laisser aller dans un monde ouaté où on n’est pas conscient du vide intérieur.  Au Sénégal,  je n’étais jamais dans la mélancolie, il y avait toujours une personne qui passait chez moi  à la Médina pour parler du Dakar artistique et de ses personnages atypiques.  De mon côté, dès que j’avais  un peu le vague à l’âme, je m’habillais pour sortir et faire le tour  des endroits peu recommandables pour une jeune fille, histoire d’assister à des situations insolites. En France, le froid me dissuadait de tout désir d’errance, le soleil se couchait à dix-sept heures et Eric Madelin, mon époux,  partait au travail très tôt et me laissait  donc seule toute la journée.

Afin de rompre avec la déprime, je mettais du blues, des disques de chanteuses américaines comme Sarah Vaughan ou Billie Holiday. Ces complaintes de femmes qui ont vécu la ségrégation raciale révélaient une détresse plus grande encore que la mienne. Ces  voix colorées par la souffrance suscitait en moi une chute de mon moral, qui était déjà très bas. J’ai arrêté de les écouter et je me suis mise au régime Oum Kaltoum, la diva égyptienne : une  de ses chansons me ramenait à mes cinq ans dans la chambre de ma grand-mère, parce qu’elle était le générique d’une émission de Radio Sénégal le vendredi en début d’après-midi. La nostalgie me prenait et je me rendais compte de l’étendue d’un monde qui m’avait échappé, sa poésie et sa sécurité.  C’était l’âge où  la mort était une légende qui ne touchait que des gens lointains, un mystère qui ne me concernait pas. Oum  Kaltoum  non plus n’était pas une bonne idée, parce que je pleurais en l’écoutant. Il me fallait une activité, m’insérer dans une communauté,  faire partie d’un groupe et partager une passion.  Et puis un jour, en regardant la chaîne Lci, j’ai vu un reportage sur des slameurs. Le slam, c’est un texte écrit  et déclamé sans musique, qui porte l’empreinte des sensations  de l’auteur et sa grande innovation,  c’est qu’il est résolument urbain. Bon bref, la journaliste expliquait qu’il y avait une séance tous les premiers lundis du mois à La Coupole, une basserie réputée. J’ai décidé que je serai slameuse, et j’ai pondu  en un temps record un texte  pour mon entrée dans ce cercle de poètes nouveaux.  J’ai fait part de mon intention à mon époux, qui  en avait déjà vu d’autres et sans m’encourager ni me décourager, m’a laissé partir à la Coupole.  L’ambiance était électrique et un gars complétement azimuté qui se faisait nommer Pilot le Hot, c’est à dire Pilot le chaud, était le maître de cérémonie.  Je me suis inscrite auprès d’une femme qui se nommait Catherine D et lorsque mon tour fut venu, j’ai dit mon texte, qui m’a valu un succès d’estime dans ce cercle où les gens ont reconnu en moi une acolyte dans le style déjanté qui est le leur.  J’ai continué  à les fréquenter et un jour, Pilot le hot m’a appelée pour une séance de slam dans un vieux théâtre à l’occasion de la Nuit Blanche, une fête organisée par la mairie de Paris.  La salle était comble et le public surchauffé, mais tout était normal jusqu’à minuit. Ensuite, les choses ont pris une tournure étonnante, pour ne pas dire invraisemblable. Après une petite pause, Pilot le Hot est apparu dans son plus simple appareil, c’est à dire tout nu et il a déclamé son poème en faisant de grands gestes. Ce n’était pas parce que  je suis noire que j’étais  très surprise, même les toubabs dans la salle n’en croyaient pas leurs yeux.  Et le défilé d’exhibitionnistes a continué. Une femme est apparue en tenue d’Eve, un homme fébrile a suivi et cela a duré plus d’une heure. Si au début c’était un peu le malaise au niveau des spectateurs,  après ce fut l’hilarité. Avec le recul, j’ai compris que la nudité est toujours une forme de violence.  C’est l’un des derniers tabous qui reste dans notre monde. Il y a dans cela une immense part de provocation et ce qu’il faut se demander, c’est pourquoi cette affirmation brutale de son identité. En plus d’un texte percutant, il leur fallait aussi être tous nus. Quelle revendication existentielle ce fait révélait-il. «That is the question…»

 Ndèye Takhawalou     

source: http://www.gfm.sn/actualites/item/10286-lespace-de-ndeye-takhawalou-quarante-ans-senegalaise-toujours-dans-le-petrin-la-nuit-de-lexhibitionnisme.html

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